Archives quotidiennes : 09/07/2011

Grignotage n°116: Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski

« Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon… »

Attention, gros coup de coeur pour cette brique de 900 pages. Il s’agit du tome 2 des Récits du Vieux Royaume, mais le fait de ne pas avoir lu le premier tome ne m’a absolument pas posé problème pour comprendre l’intrigue!

Coup de coeur d’abord pour le style dense, au vocabulaire très riche (les dialogues en argot sont extrêmement savoureux, et chaque personnage a une façon de s’exprimer très particulière), qui donne de la substance au récit tout en réussissant à ne pas l’alourdir. La narration se déroule sur des chapitres plutôt longs (certains font une centaine de pages) et on se laisse porter de scènes d’actions en confidences du narrateur sans qu’à aucun moment l’auteur ne soit obligé de recourir à des ficelles (notamment les cliffhangers si courants dans ce type de roman) pour retenir l’attention du lecteur.

Coup de coeur ensuite pour le personnage principal, Benvenuto Gesufal, maître assassin membre de la guilde des Chuchoteurs, à la langue bien pendue, au style plus que fleuri et à l’humour corrosif que le récit à la première personne, en permettant des passages introspectifs, nous rend attachant.

Les autres personnages sont extrêmement bien caractérisés, leurs réactions, leurs stratégies (car il s’agit avant tout d’une intrigue politique),  sont tout à fait crédibles. Rien n’est laissé au hasard, tant au niveau de l’histoire que de l’univers, ce qui contribue à donner à ce récit de fantasy, pourtant dépourvu de grandes batailles épiques, d’énormes déploiements de magie et de créatures extraordinaires (on croise bien un ou deux elfes, mais de façon presque anecdotique) une très grande cohérence.

Celle-ci est également renforcée par l’important travail accompli par l’auteur sur les noms de lieux et de personnages. Ciudalia n’est pas sans rappeler Venise, et le royaume de Ressine fait figure d’empire Ottoman, mais l’auteur a su, grâce aux riches descriptions prodiguées par Benvenuto, donner à son univers une présence et un réalisme rares.

Malgré la longueur du livre, une fois la dernière page tournée, j’ai quitté Ciudalia et Don Benvenuto à regret et je vais prolonger cette superbe découverte en lisant bientôt Janua Vera, le recueil de nouvelles consacré au Vieux Royaume.

Si je devais donner une note: 10/10